THE FAMILY IN THE LIVING-ROOM
Nous voici confrontés, encore une fois, à deux images de la même scène, car la scène en famille au salon a été retouchée dix ans après sa version originale. Dans cette scène, la famille Martin se prélasse, le soir, dans le salon. Papa est dans le fond de la scène, bien enfoncé dans son fauteuil, la gazette sur les genoux. Maman fait du tricot en écoutant Mary promener ses petits doigts sur les notes du piano. Elle semble bien s’exécuter puisque la mère, mélomane, sourit. John, quant à lui, s’amuse avec Rover, qui a définitivement pris, depuis le tableau précédent, l’aspect d’un fox-terrier.
Comme pour les autres scènes retouchées, la nouvelle version consiste à corriger, à styliser la scène originale. Ainsi, la nouvelle version fait ressortir les pois blancs sur la robe rouge de Mary tandis que la mère, qui avait une robe avec col ouvert sur un chandail dévoilant légèrement la gorge se trouve revêtue d’un ensemble plus serré et bouclé au cou. John et papa Martin sont identiques d'une version à l'autre. Côté design intérieur, l’aspect du salon est totalement modernisé. Alors que le salon original apparaît comme un résidu des années 40, celui de la version nouvelle ouvre directement sur le début des Sixties.
D’abord, les murs ont changé de couleurs. Le mur jaune, derrière le père, est devenu gris dans la nouvelle version. Le tableau au mur, par contre, reste une marine que, semble-t-il, l’on retrouve dans toutes les pièces de la maison. Le mur vert, derrière le piano, est devenu d’un rouge vin dans la version retouchée. Là aussi, crucifix et tableau restent les mêmes. Si la table près du père est la même, le

Cette scène nous présente donc la famille Martin en pleine relaxation.

Un meuble manque toutefois dans les deux versions du salon: le sofa ou le divan si vous préférez. Seuls des fauteuils individuels constituent l’ameublement, plus le tabouret sur lequel est assis John. La distance entre papa et maman est même assez prononcée. À l’intérieur du couple, une distanciation pudique demeure entre les deux parents. Mary, de dos, lit avec soin la partition sur le piano. John est tout entier à se masturber… oups! à jouer avec Rover. Papa est à son journal comme maman à son tricot, les deux manifestement contents des talents de virtuose de leur fille. L’absence de sofa ou de divan permet aux parents de ne pas être trop près l’un de l’autre, ou les deux enfants de se prélasser en regardant la télé ou (pour la version originale) écouter la radio.
C’est ce qui est merveilleux avec ce tableau: chacun est à son affaire (papa au journal, maman au tricot et John avec Rover) tandis que tous écoutent l’exécution de Mary au piano. Il y a un point tournant de l’histoire de la famille contemporaine que ce tableau tient à nous présenter. D’un côté, Peyton Place est une communauté où l’individualité prime sur les intérêts communautaires. En cela, finit le temps des

Malgré tout, c’est la seule scène, à part celle du repas anniversaire qui est une occasion spéciale, où nous voyons la famille réunie, détendue et relaxant, malgré le maintien toujours austère de la tenue des personnages. Bref, on la sent un peu plus vibrante, pour ne pas dire vivante. Et c’est ici que prend son sens l’expression anglaise de living room qui n’a rien à voir avec l’étymologie française du mot «salon» par lequel

Le salon petit-bourgeois reste, bien entendu, centré sur la famille, sur le cocon domestique. Comme je l’ai dit, il célèbre l’individualité dans la communauté de la famille nucléaire. En cela, il témoigne du tournant démographique pris par l’Amérique du Nord aux lendemains de la guerre et du reste de l’Occident au cours des Sixties. Le contrôle des naissances fait que madame Martin, vouée à son tricot, considère que, pour de bon, après John & Mary, «la shop est fermée». Monsieur Martin est d’ailleurs


Voilà pourquoi le living room reste à moitié vivant. Il est même étonnant de remarquer que, comme c’est la nuit, les rideaux ne sont pas tirés, alors que dès la brumante, la plupart des foyers avaient tendance à se cacher derrière stores et rideaux. Sans doute, la fonction pédagogique des rideaux ouverts vise-t-il à bien faire comprendre aux enfants qu’il s’agit de la soirée en famille, soirée considérée encore sacrée pour l’époque. Contrairement à nos jours, on s’imagine mal, dans les Fifties et les Sixties les enfants de l’âge de John & Mary, jouer à l’extérieur une fois le soleil couché. Il y allait autant de la protection des enfants que du sentiment de sécurité des parents. La nuit restait une période dangereuse dans l’Imaginaire de l’époque. Tous les contes fantastiques ou les films policiers présentaient des situations qui se déroulaient la nuit. La télévision, en noir et blanc, rajoutait une dimension impressionniste aux feuilletons et aux films qui y étaient présentés. Le Symbolique du noir et blanc comme allégorie de la lumière et des ténèbres, du bien et du mal se renouvelait avec les heures de la journée.
Une image tirée d’un autre manuel scolaire de la même époque que le tableau original The Family in the living room, présente une double teinte de noir et de vert. Ici aussi, le père, comme monsieur Martin, est assis sous la lampe sur pied pour mieux lire son journal tout en savourant sa pipe. Le style antique de son fauteuil est encore plus accentué que celui où le père Martin est assis. Son épouse, assise également à une distance (à première vue moins éloignée qu’entre le couple Martin), ajuste le poste de radio pour écouter les informations ou peut-être mieux de la musique. Ici, l’art mécanique a déjà remplacé la virtuosité de Mary. Les enfants jouent ensemble mais paraissent plus jeunes que John & Mary. À l’arrière plan, une bonne nettoie les assiettes dans le vaisselier. Entre la lampe sur table et l’horloge grand-père, nous pouvons voir la fenêtre où le store est ici baissé. Cette seconde image, moins bien travaillée que celle de conversation anglaise, donne une idée du confort bourgeois et du rôle que le living room y joue. En cela, il confirme le tableau 11: le cercle étroit de la famille, de la vie domestique et un entre-deux d’une possible ouverture sur le monde où ne rentre pas qui veut. (Ainsi, la bonne reste plongée, au loin, dans le décor verdâtre tandis que les contrastes du noir et blanc font relever les membres de la famille.)
Surtout, et ici l’allègement de la rigueur de la scène trahit l’idée, il y a un ordre dans le monde du salon comme dans celui de la cuisine, de la salle à manger, et des chambres à coucher. L’ordre est l’un des grands thèmes qui règnent sur l’ensemble des tableaux de conversation anglaise. Comme pour les tableaux précédents, cet ordre était donné dans le manuel de bienséance. D’abord, les fauteuils sont réservés aux visiteurs, tantôt l’institutrice, tantôt le curé en visite (pour venir toucher sa dîme sans doute). Le divan est l’endroit où s’asseoit le ou les membres de la famille. Si l’institutrice vient avec le curé, la priorité du fauteuil est donnée au supérieur hiérarchique des visiteurs, le curé, alors que l’institutrice s’asseoit, avec l’hôte, sur le divan. La position de l’enfant sera toujours sur le banc ou le pouf, et comme l’on peut le constater ici, John est bien assis sur un banc et Mary assise sur celui devant le piano.
Dans ce milieu ordonné qu’est la domesticité Martin, il est clair que les enfants ne parlent pas à moins que les parents les y autorisent. Ils ne se mêleront pas des conversations entre papa et maman. Voilà pourquoi la présence de Rover permet à John de vivre dans son univers isolé, et le piano permettre à sa sœur de s’exprimer sans ouvrir la bouche. Comme dans la leçon précédente, on les imagine mal, frère et sœur en train de se parler. Toutes les fois où nous les avons vus ensemble, depuis le tableau 2, ils demeurent muets l'un à l'autre: silencieux lorsque John prie et que sa sœur sort de la salle de bain; attentifs (et silencieux) attendant le passage de la lumière rouge à la lumière verte; Mary interrogeant Miss Leblanc pendant que John trace le O Canada au tableau; tout souriant mais muet, écoutant la voix du père dans la salle à dîner; muets à la table de travail; enfin muets dans le living room. La bouche des parents seule semble avoir le droit de s’ouvrir, et c’est pour apprécier combien John & Mary sont des enfants modèles, doués, talentueux et une réussite merveilleuse de l’éducation qu’ils leurs ont donnée.
Cette vanité petit-bourgeois a certes varié de nos jours, et l’encanaillement de la bourgeoisie fait que le Symbolique du bien et du mal apparaît comme dérisoire,
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Dessin d'Alastair pour La Chute de la maison Usher |
Cela nous ramène, bien sûr, à ce que nous disions dans le tableau 6 sur l’attente, le tableau de Œlze, et que le ciel s’ombrageant au-dessus de l’école de John & Mary évoquait de façon surréaliste. Il n’y a rien de tel ici. Le ciel est clair, on peut voir le croissant de lune et les étoiles. La demeure n’est pas plongée dans l’obscurité suite à une panne d’électricité, alors que le tableau «en vert» présenté un peu plus haut, bichromatique, apparaît comme un foyer plongé dans la semi-pénombre, un peu comme durant les temps de guerre où la radio prescrivait aux Britanniques, aux Américains et aux Canadiens de fermer leur store et de baisser les luminaires afin de ne pas attirer les bombardiers allemands. La sécurité s’est renforcée, la guerre est finie, et l’on peut commencer à entrouvrir les rideaux et lever les stores. Mais la ligne de démarcation entre le bien et le mal, le monde intérieur et le monde extérieur que représente la périphérie du carré de la maison demeure infranchissable.
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In cold blood |

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Charles W. Simpson. La Corriveau |
Montréal
30 juin 2011
30 juin 2011
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