CHRISTMAS MORNING
Le matin de Noël. Tel est le titre du tableau 17 de conversation anglaise. Soyez rassurés, je ne reviendrai pas sur mes Noëls d’antan. Seulement, autant le tableau

On a écrit des thèses sur le rôle que joue Noël dans l’œuvre de Dickens. Tandis que papa et maman regardent à la dérobée, cachés par le rideau, le tableau nous présente un autre angle du living room qui semble peut concorder avec celui du tableau 11! C’est ici que Dickens vient bouleverser la perspective des dessinateurs du manuel conversation anglaise. Son esprit envahit, comme celle d’un fantôme, la scène où les enfants, à leur lever, le matin de Noël (ils n’auraient donc pas assisté à la messe de Minuit?), découvrent les jouets accumulés sous le sapin. L’anachronisme s’arrête là toutefois, car ces jouets sont bien ceux des Fifties et non les humbles jouets du XIXe siècle. Ils sont étalés, ici, sur le tapis, encerclant le sapin et la crèche, seule symbole religieux de la fête. L’aspect hétéroclite de l’énumération laisse plutôt pantois: colis non encore déballés, éléphant sur roue que l’on tire avec une corde, la poupée dans les bras de Mary, un tambour, une boîte surprise (jack in the box), enfin un superbe train électrique avec gare et aiguillage, un cheval tirant sa carriole vide et le bel avion (militaire, à spécifier) que tient, avec un regard ébahi, le petit John. Bref, c’est le bonheur sur terre.
Cette «carte de Noël» que traduit la poétique du tableau 17 était des plus courantes. Se souhaiter

Dans les Fourties, les Fifties, et encore dans les Sixties, la tradition anglo-saxonne été adoptée depuis longtemps par les Canadiens Français. Les cartes

Si pour les femmes, c’était la période de la mangeaille; pour les hommes, c’était souvent l’occasion de beuveries. Les habitués des chantiers, des travaux saisonniers, du monde agraire en repos s'abandonnaient, de génération en génération, aux beuveries de gin, de brandy, de mixtes avec un pourcentage d’alcool comparable à la vodka. Les rasades se suivaient, l’une n’entendant pas l’autre, jusqu’à l’épuisement des facultés des noceurs. Puis, au réveil, sans prendre de café, ni de repas, la beuverie reprenait de plus belle. Il est difficile de s’imaginer l'endurance des estomacs et des foies qui absorbaient toute cette quantité de boisson! Et c’était ainsi, sans dérougir, pendant deux à trois semaines avant que la soif d’alcool ne s’épuise et qu’après un mixte de soupes, de conserves de spaghetti et d’autres produits mélangés, les hommes en viennent à se ressaisir et à reprendre le travail qui était le leur.
La période des fêtes était perçue, en général, comme un temps de délestage du travail, de l’école, des devoirs et des leçons, des obligations habituelles. Il y avait peu de gens seules à l’époque tant que chacun était inséré dans un réseau familial ou deux. Même les célibataires et les religieux avaient leur

Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui considèrent cette période comme insupportable en tous points. L’interruption de la banalité quotidienne devient un traumatisme psychologique. On n’hésite pas à retourner au travail dès le lendemain de Noël ou du Jour de l’An. Certains

Comment s’en étonner? La décléricalisation contenait en elle-même la déchristianisation, et par le fait même on alla jusqu’à évoquer les fêtes païennes du solstice d’hiver pour justifier les rencontres festives de la fin décembre. Toute la peine du monde frappe les membres des familles divorcées, les célibataires isolés, les veufs et les exilés. Noël est devenu synonyme de supplice, de tortures morales insupportables. La tristesse l’emporte, d’une manière ou d’une autre, sur les réjouissances traditionnelles. Les vœux pieux renouvelés chaque année de dé-commercialiser Noël échouent à parvenir à surmonter la grande vague du Boxing Day, le lendemain de Noël, où des vagues de consommateurs se précipitent pour dépenser leurs cadeaux de Noël ou procéder à des échanges dans tous les magasins. C’est l’une des journées les plus rentables de l'année pour le commerce en tous genres!
Nous comprenons maintenant pourquoi la tradition des cartes de Noël tend à disparaître. Le téléphone, le courriel électronique, la caméra vidéo à transmission instantanée, valent mieux que les bonnes vieilles cartes. Malheureusement, on dit rarement ce que la pudeur levée nous permettait d’écrire dans une carte de souhaits. La mécanisation des moyens de communication permet de conserver le discours de façade. On souhaite les meilleurs souhaits à ceux que nous haïssons pour tuer. L’hypocrisie a trouvé d’autres voies par où s’exprimer. Cela aussi contribue au cynisme et à la tristesse que l’époque tend à accroître parmi les individus.
Noël, une catastrophe à l'ère de la post-modernité? Sans doute. Mais surtout un aboutissement d’une longue évolution qui, déjà au temps de Dickens, commençait à
se manifester et dont le personnage de Scrooge était le protagoniste. Les affaires ont priorité sur les affects. Si le cauchemar ramène Scrooge à de meilleurs sentiments face aux souffrances du pauvre Tiny Tim, c’est là un tour de passe-passe de l’auteur. C’est la conscience malheureuse, la conscience coupable de tout capitaliste affairiste devant les exigences du mode de production qui lui impose de ne pas sacrifier une seule journée, une seule dime, à la misère humaine. Cette conscience malheureuse finira par l’emporter, car le cauchemar de Scrooge trouve son inversion dans celui de son employé et de sa famille qui «rêvent» que le vieillard arrive avec la dinde de Noël pour toute la famille et l’argent pour permettre de sauver et de guérir le jeune garçon. Ce renversement, du rêve à la réalité, n’est que de la poudre aux yeux qu’on appelle la bienfaisance. Le lendemain de la journée, l’impératif économique reprendra ses droits et la conscience malheureuse retrouvera son indifférence de tous les jours. En peu de temps, le rêve s’évanouira et les traitements du pauvre Tiny Tim seront finalement interrompus faute de paiements …jusqu’aux prochains remords, à la prochaine fête de Noël, dans un an!
Aujourd’hui, si je m’en tiens au Québec, le gouvernement rabat sa responsabilité face à la justice sociale à la solution P.P.P. partenariat privé/publique, ce que représente la bienfaisance, la charité des Chagnon, Jean Coutu et autres millionnaires de la business qui fournissent des «petits déjeuners» aux enfants avant d’aller à l’école (que mangent-ils pour déjeûner les fins de semaine?), la clinique du bon docteur Julien reprend la charité de ces médecins qui soignaient jadis sans être rétribués par les pauvres, au temps où l’assurance-maladie n’existait pas encore. La guignolée des média, j’en ai parlé, passons outre. Et combien d’autres opérations de charité médiatisées et présentées comme des interventions individuelles essentielles face à l’incurie de l’État à résoudre un problème qu’il ne veut pas résoudre - celui de la justice sociale -, permet de renouer avec une idée du Noël traditionnel avec laquelle la réalité n’a jamais eu affaire. Noël n’a jamais signifié l'occasion d'accomplir un acte de charité à la Perrichon.
Devant ces mutations de l’esprit du temps des fêtes, nous sommes impuissants à changer le cours pris par la tristesse dont se revêt Noël. Sans doute le décor naturel y est-il pour quelque chose aussi. Ne pensons plus à cette neige d’antan
avec laquelle John, Mary et leur cousin (?) faisaient un gros bonhomme de neige à l’image du père Martin. Les pluies verglaçantes, les redoux et les chutes drastiques de températures, exercent des variations qui entraînent avec elles les tempéraments. Le sapin n’est plus dans la forêt à proximité, il est déjà entreposé dans un Canadian Tires ou quelque autre quincaillerie de centre d’achat. Les décorations se vendent en série dans les Dollorama ou les Villages du dollar. Les jouets sont devenus des jeux vidéos où de
poursuivants, les enfants s’identifient à des personnages poursuivis dans des décors fantastiques semés de pièges en 3D. La violence et l’érotisme ont remplacé, très jeune, l’avion de guerre et le train de marchandise de John. La poupée de Mary n’intéresse plus les petites filles depuis que Barbie et Ken sont devenus, depuis les Sixties, les poupées sex-symbols que l’on peut habiller et déshabiller sans gêne ni pudeur. Il n’y a pas jusqu’au jack in the box qui n’ait appris les mots grossiers et cyniques de Krusty, le clown gambler et érotomane de la populaire série-télé The Simpsons. La musique adoucissait les mœurs se plaisait à dire Voltaire: avec la musique électronique, les rythmes obsessionnels du slam, ses rimettes plates, le bruit qui a remplacé l’harmonie, comme le crû le cuit, la régression n’apparaît jamais aussi belle qu’en ce temps de Noël.
Il reste bien les choux que l’on colle sur le papier d’emballage des cadeaux, les ficelles de couleurs qui ceintures les boîtes, les motifs enfantins dessinés sur ces papiers,
ces interminables feel good movies que l’on passe et repasse, chaque année, sans arrêt sur toutes les chaînes de télévision, les chorales qui entonnent le Joyeux Temps des Fêtes. Les crooners n’ont rien perdu de leur popularité. Et les mille et une versions de Christmas Carol de Dickens, bien sûr. Après le Père Noël, la Mère Noël, le petit renne au nez rouge, on a ajouté d’autres personnages, moins connus jusqu’à une certaine époque, dans l’almanach des pitres de Noël: le bonhomme de neige Frosty déjà mentionné et le Grinch, version «verdâtrisée» de Scrooge. Comme on l’aura constaté, on tourne en rond, épuisant l’esprit de Noël de Dickens jusqu’à ses multiples sous-produits commerciaux.
Mais les cartes de Noël se font plus rares. On en envoie, dessinées à l’infographie, par courriel et dans les réseaux sociaux: Twittez avec le Père Noël en bobettes; Facebookez en vous faisant passer pour un lutin du pôle nord; googlez une photo des gros seins de votre blonde ou le pénis bandé de votre petit copain à vos amis (mais pas à vos parents); envoyez, par Flicker, la liste de vos cadeaux afin de faire rougir d’envie vos copains ou copines d’école. Rien de tel que de rendre malade de jalousie les autres en attendant de se rassembler, dès 6 heures le lendemain matin de Noël, à la porte du Futurshop, qui ouvrira à 1 heure pour le grand Boxing Day. Il est d’ailleurs symptomatique que ce mot n’apparaissait pas parmi le vocabulaire rattaché au tableau 17. Au temps de John & Mary, les lendemains de Noël étaient des jours fériés pour dormir et digérer.
Nous comprenons maintenant pourquoi la tradition des cartes de Noël tend à disparaître. Le téléphone, le courriel électronique, la caméra vidéo à transmission instantanée, valent mieux que les bonnes vieilles cartes. Malheureusement, on dit rarement ce que la pudeur levée nous permettait d’écrire dans une carte de souhaits. La mécanisation des moyens de communication permet de conserver le discours de façade. On souhaite les meilleurs souhaits à ceux que nous haïssons pour tuer. L’hypocrisie a trouvé d’autres voies par où s’exprimer. Cela aussi contribue au cynisme et à la tristesse que l’époque tend à accroître parmi les individus.
Noël, une catastrophe à l'ère de la post-modernité? Sans doute. Mais surtout un aboutissement d’une longue évolution qui, déjà au temps de Dickens, commençait à


Devant ces mutations de l’esprit du temps des fêtes, nous sommes impuissants à changer le cours pris par la tristesse dont se revêt Noël. Sans doute le décor naturel y est-il pour quelque chose aussi. Ne pensons plus à cette neige d’antan


Il reste bien les choux que l’on colle sur le papier d’emballage des cadeaux, les ficelles de couleurs qui ceintures les boîtes, les motifs enfantins dessinés sur ces papiers,


Encore là revient, toujours obsédante, cette question, cette problématique: devons-nous ou pas regretter le temps de John & Mary comparé au nôtre, en 2011? Le rapport à la ferme indiquait la perte d’un esprit communautaire jadis lié par l’éloignement des établissements et les corvées familiales. Le rapport à la fête indique ici une déqualification où l’abondance des Fifties ne fait qu’annoncer la sur-consommation des décennies à venir. La quantité, la grosseur et les prix des cadeaux de John & Mary soulignent l’abondance dans laquelle baigne la famille Martin, qui était loin d’être celle dévolue à tout le monde. L’idéal de la carte de Noël Christmas morning est un idéal de famille riche qui peut se permettre de le traduire dans le réel, le concret; ou encore le rêve, jamais réalisé, des enfants pauvres qui apprenaient ainsi la leçon du temps des fêtes de conversation anglaise. Dans les deux cas, l’association de Noël se voyait liée au pouvoir d’achat, et par le fait même, à une économie qui n’aura pas tardé à corrompre tous ces rapports qui définissaient les liens interpersonnels de Noël par des relations sociales professionnelles ou économiques de convenance.
En ce sens, les Fifties resteront non pas la décennie de la nostalgie, mais la décennie de la prophétie.
Montréal
7 juillet 2011
7 juillet 2011
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