LEARNING TO COOK
Le second cycle des tableaux du manuel conversation anglaise commence, comme le premier, par une image encerclée d’un défilé tiré directement du pays de Cocagne avec les bons petits plats de Maman Martin qui, dans le cadre, enseigne à sa fille Mary à faire la cuisine. Dans le préjugé facile qui veut qu’on prend son homme par l’estomac (alors qu’on sait bien que c’est un petit peu plus bas et par un autre organe qu’il se laisse volontiers prendre), l’enseignement

Dans la scène elle-même, Maman montre à Mary comment faire une tarte. Elle brasse les œufs tandis que Mary roule la pâte. La complémentarité des tâches s’exerce dans la joie et l’entente mutuelle. De plus, nous entrevoyons pour la première fois la cuisine (nous la verrons plus en détail dans un autre

Outre le sexisme évident sur lequel nous n’avons pas à revenir - il était inconcevable de présenter la mère apprenant à son fils à cuisiner! -, l’ensemble conserve tout le charme d’une vision idéale de l’apprentissage de la vie dans ce qu’elle a de plus commun. Ce qui ne veut pas dire que la cuisine est une connaissance commune. Il n’est pas besoin de s’appeler Brillat-Savarin pour savoir quel art est la gastronomie, les plaisirs de la bouche, de la table valant pour l’ancienne noblesse autant que les plaisirs du jeu érotique. À une époque où le sexe est réduit à son expression mécanique la plus automatique, la cuisine également a ses petits-plats congelés, sa nourriture minceur à petite portion/prix élevé. Pour les barbares, il y a toujours le fast food qui reste l’équivalent de l’éjaculation prématurée, tout s’avale d’une bouchée!
Il va de soi que les produits cuisinés par maman Martin, même

Ces images sont aujourd’hui pétrifiées dans notre mémoire et nous ne pouvons nous en défaire, pour ceux qui les ont connues. C’était le temps où la nourriture paraissait venir à nous alors qu’aujourd’hui

La nourriture faisait partie de la joie de vivre des Fifties beaucoup plus que du XXIe siècle. La gourmandise semblait le seul des péchés capitaux qui coûtait le moins en années de purgatoire. Ici, nulle pudeur, sincère ou feinte. Maître Jacques satisfaisait aussi bien Tartuffe que Don Juan. Elle était le symbole même de l’abondance d’après-guerre, après les souffrances des ventres vides durant la crise de 1929 et le rationnement de la Seconde Guerre mondiale. Après tant de privations, il paraissait on ne peut plus normal qu’on se reprenne des temps difficiles sur la disponibilité qui sortait des champs et des jardins de l’Amérique du Nord.
Pourtant, bien de gens de ma génération se l’avouent sans le crier trop fort sur les toits, nos mères étaient de bien piètres cuisinières. Les tablées, telles que présentées dans les tableaux 9 et 13, apparaissaient surtout à l’époque des temps de fêtes. C’était ma grand-mère maternelle qui menait les opérations lors de la confection des tartes et des tourtières durant la période de l’Avent, préparant la bouffe pour le temps des fêtes. Le poulet rôti de madame Martin était cuit à l’étuvée chez nous et était d’un goût tellement fade (ma mère n’utilisait pas d’assaisonements ni d’herbes aromatiques) qu'il m'écœurait. Lorsque je découvris le poulet rôti, c’était un saut qualitatif dont vous ne sauriez évaluer la portée! Le jambon n’était plus cuit à la maison mais acheté, déjà cuit, en entier ou en tranches pour les sandwiches. Même procédé de cuisson pour le bœuf qui mijotait dans son jus gras. Les fèves au lard (que je ne mangeais pas non plus) étaient cuites sans mélasse, blêmes plutôt que brunes. Il y avait les soupes, par contre, qui étaient excellentes, mais grasses. Pour le reste, c’était du rôtissage à la poêle. C’était ainsi. Ma mère n’était pas douée pour la cuisine. Aussi, le steak était-il le succès de son livre de recette.
Il faut beaucoup de temps pour faire à manger, comme on disait alors. Et très peu pour tout dévorer. L’effort est énorme pour le temps de la récompense. Il y a un déficit de la production par rapport à celui de la consommation, voilà pourquoi, malgré les cuisines hyperéquipées chez Canadian Tires, les

Du moins, dans nos mégapoles et dans nos banlieues climatisées. Car on dépense énormément d’énergie à faire de la cuisine. On mijote avec le potage; on

Alors, ma mère était aussi mauvaise cuisinière que j’étais mauvais élève en chimie - science que je détestais par dessus tout. Aussi, vous devinerez qu’étant seul et chargé de ma tâche, je n’ai pas le goût ni l’instinct pour la cuisine! Voilà pourquoi je me surprends, rêvant devant ce tableau d’un autre temps à vrai dire, que je n’ai connu que comme figure de l’idéal domestique. De fait, les prélats domestiques (dont les initiales à la suite de leur titre de clerc étaient «P.D.» [sic]) étaient des religieuses et même des religieux qui enseignaient la cuisine. Les clercs masculins enseignaient surtout la chimie aux garçons et les religieuses la cuisine aux filles. Cette éducation supérieure valait surtout pour les cours professionnels et les petites Mary étaient professionnelles de la cuisine comme les pauvresses se faisaient professionnelles du sexe. La première était formée pour attraper un mari; la seconde une maladie vénérienne ou une grossesse non désirée. Idéale la vie domestique durant les Fifties?
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Le poète Nérée Beauchemin, causant avec Mgr Albert Tessier, P.D. |
Voilà peut-être l’une des raisons qui fait de l'art de cuisiner un dérivatif à la vie professionnelle. Nous ne faisons plus la cuisine pour notre plaisir ni pour la fonction domestique du temps des Martin, mais comme un «shock absorber» - tout comme l’orgasme -,

Du temps de la famille Martin, les problèmes qui créaient angoisses et peurs relevaient de la politique, des épidémies encore (pour les maladies d’enfants; on venait à peine de trouver le traitement qui venait à bout de la tuberculose, les maladies bactériologiques). On multipliait les vaccins contre la rougeole, la rubéole, la scarlatine, les fièvres de toutes sortes qui avaient tant décimé le monde au cours des siècles. On envisageait pas encore l’avenir où les maladies cardiaques et les phénomènes d’obésité et d’anorexie seraient parmi les premières causes de décès. Il y avait jusqu’à la cigarette et aux produits du tabac qui étaient vantés par les médecins eux-mêmes comme sans conséquence sur la vie humaine! Il y a bien eu l’épisode du SIDA dans les années quatre-vingts qui a créé un retour du fantasme de l’épidémie mortelle à grande échelle, faisant passer le sexe avant la nourriture comme fonction organique sous surveillance. Mais plus le temps de l’épidémie (qui se poursuit toujours) semblait s’éloigner dans le temps, plus la hantise des maladies consécutives à la mauvaise alimentation prenaient une ampleur obsessionnelle qui doublait la santé alimentaire d’une névrose qui peut conduire à une «paranoïa alimentaire»! Les soviétiques et les martiens sont remplacés par le gras-trans et le sucre raffiné. Un diététicien kampaï de la télé d’État canadienne prendrait probablement tout ce qui gravite autour de la cuisine de madame Martin pour nous dire que l’un équivaudrait au couteau de Norman Bates, un autre à la chainsaw du massacreur à la scie, un autre à des balles dum-dum dans les intestins. De la flore intestinale, nous passons progressivement à la faune intestinale et à l'obsession végétalienne. Finalement, le gastronome le plus à la pointe de la cuisine moderne ne serait-il pas le docteur Hannibal Lecter? Quoi que son plus grand crime c'est d'être un carnivore d'un genre tout à fait spécial.
De la cuisine de madame Martin à celle du docteur Lecter, il y a tout un chemin! La cervelle de veau pour le cervelle d’humain, comme dans le film Hannibal? Les rognons d’un mauvais musicien comme dans Red Dragoon? La figure d’une infirmière soignante comme dans Silence of the lambs? Les tripes d’un policier italien

La chair exquise! Quelles recettes le bon docteur Lecter ne nous inventerait-il pas avec les rognons sautés de Ricardo, la cervelle de Stéfano ou les spare-ribs du docteur Béliveau? Et je laisse Mitsou pour le dessert… Mmm! Bons à s’en lécher les doigts!
Montréal
3 juillet 2011
3 juillet 2011
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