AT THE GROCERY STORE
Nous voici rendus à l’épicerie de monsieur Gagnon. C’est le nom que le manuel conversation anglaise lui donne. Celui-ci offre un panier (un autre) rempli de tomates rouges que madame Martin s’apprête à payer. John regarde avec un sourire de pantin. Belle chemise, cravaté, un gilet de laine, le charmant garçon se présente sous son meilleur jour, comme dans le tableau 3. La «grocery», comme l’on disait dans mon enfance, était le mot qui désignait, communément, à l’époque l’épicerie. Ici, on a l’impression qu’il indique ce qu’on appelait le «magasin général» où l’on retrouvait aussi bien de la nourriture, des épices, de la quincaillerie, des plants, etc. Ce qui est remarquable, c’est la grande vitrine qui permet de voir à l’extérieur, de l’autre côté de la rue, où un immeuble de deux étages se présente également comme un commerce.
Sur le comptoir, une balance pour peser des articles à la pièce; des conserves, un paquet emballé (du café peut-être?), un calepin de factures et, à l’extrême droite, une caisse enregistreuse mécanique. À l’arrière-plan, les étagères sont remplies, de façon tassée, de toutes sortes

J’avais cinq ou six ans à peu près. C’était avant la mort de mon grand-père maternel, en 1961. Nous allions à une épicerie qui s’appelait le «Marché Saint-Edmond», à Saint-Jean-sur-Richelieu, situé alors à un coin de rue sur Mayrand. Je me souviens que cette épicerie n’avait que deux allées (peut-être une troisième), mais étroite au point qu’il était impossible de passer deux personnes l’une à côté de l’autre. C’était un commerce dont l’intérieur était à peine comparable à celui d'un dépanneur parmi les plus petits de la ville de Montréal de 2011. Toutes les boîtes de céréales, les produits en conserves, en boîtes, en bouteilles se retrouvaient, je ne sais comment, entassés sur les étagères. En avant, face à la porte extérieure, le comptoir et la caisse enregistreuse. De ce que je me souvienne, c’était l’épicerie la plus étroite que j’ai jamais rencontrée de ma vie. Bien des années plus tard, le marché Saint-Edmond déménagea à quelques bâtiments où il avait un espace un peu plus grand.
Les épiceries de l’époque étaient bien moins larges ou longues que celles des centres d’achat actuels. Elles logeaient au rez-de-chaussée de domiciles, comme on peut le voir dans l’édifice par la fenêtre. Au-dessus de la porte d’entrée ou de la vitrine était suspendue une enseigne généralement fournie par une marque déposée de boissons gazeuses ou de bière (à l’époque c’était permis). Les planchers étaient




À l’époque, les «circulaires» étaient faites de papiers à l’encre dont l’odeur était assez fortes. Il n’y avait pas de photographies, ou très peu, toujours en noir et blanc, et représentant des pièces de viandes, des fruits ou des légumes. Le reste était des encadrés où le spécial de la semaine était inscrit. Parfois la circulaire était monochrome, parfois bichrome, mais tenait toujours sur une feuille pliée en deux, puis pliée en quatre. À côté des épiceries, des merceries annonçaient des spéciaux sur des pièces de tissus à la verge ou des pièces de vêtements déjà complétés. Les quincailleries, de même, annonçaient outils et matériaux de construction. Avec les années, les boîtes aux lettres se remplirent de ces circulaires rattachées à des magasins de plus amples fournitures.
Les prix étaient aussi ridiculement bas, si on les compare à ceux d’aujourd’hui avec les quantités et les qualités équivalentes. On avait beaucoup de choses pour $1.00, alors qu’aujourd’hui on a pratiquement rien pour $20, qui était une somme considérable à l’époque, encore même pour le cours des années




Mais quoi qu’on y trouva, dans la section des légumes ou celle des viandes, ce que je me souviendrai


J’ignore, aujourd’hui, où sont passées toutes ces odeurs? Peut-être est-ce moi qui ait perdu ma faculté olfactive, toujours plus impressive à la jeune enfance? En tout cas, je donnerais pour la retrouver aujourd'hui. Les seules odeurs qui parviennent à m’imprégner m'apparaissent les plus mauvaises. Et je ne parle pas tant de la sueur humaine que de la puanteur des rues, l'inodore des magasins à rayons, de nos demeures même, les odeurs d'essences à moteur, partout… Pourtant, les stations d’essence ne manquaient pas dans les Fifties. La bonne odeur de la gazoline semble chatouiller particulièrement les muqueuses nasales des Américains qui ne peuvent s’en passer! Mais comme mes parents n’ont jamais eu d’auto, je ne suis donc pas vraiment imbibé de ce fumet onctueux…
C’est à John que je m’identifie. C’est moi que je vois à travers lui, dans ces épiceries des années soixante. J’en reconnais le décor, la disposition des produits, le comptoir, la balance, la caisse enregistreuse, les barils de tomates qui sentaient et qui goûtaient la tomate, comme il en allait aussi des

La nostalgie n’est sans doute pas tant une question de poétique de l’espace que de poétique du temps. Il y a peu de chances de retrouver de tels parfums parce qu’ils appartiennent à un temps qui n’est plus le nôtre. Nous vivons à l’époque où l’asepsie est le liquide amniotique dans lequel nous finissons tous par baigner, tant la marche vers la régression psychologique et morale est rapide. Alors que nos sens cherchent désespérément à s’exciter, à s’émoustiller,

Le paradoxe de cette évolution, c’est que nous retrouvons la concentration à petite échelle des commerces des Fifties dans la concentration à grande échelle des centres d’achat. Pour qui regarde d’un œil superficiel le monde des années cinquante et celui de l’an 2011, ils leur apparaîtront semblable tant la formule est comparable. Ils n’y verront que la différence des masses, dans les produits comme dans les prix. Finalement, monsieur Gagnon lui apparaîtra comme l’ancêtre des Walmart, Loblaws et autres Provigo. Or, précisément, toute la différence ne tient pas à cette comparaison de masses et de coûts. Elle tient précisément, comme je l’ai déjà dit, aux liens interpersonnels entre la clientèle et les marchands, aux expériences sensorielles, à la proximité des produits et de leurs acheteurs. C’est la différence entre l’investissement érotique de l'action de manger et l’indifférence sensorielle olfactive que nous ressentons face à des produits qui semblent tous ne plus goûter que l’enrobage de plastique dans lequel ils ont été enrobés.
Fais-je partie de la dernière génération à avoir eu la chance de goûter dans mon enfance les produits que je mangeais? Probablement pas, mais il apparaît difficile de comparer des goûts et des odeurs que l’on ne peut quantifier sur des baromètres pour en tirer des statistiques. Nos perceptions sont souvent déformées avec l’âge, avec la suite des expériences, avec les transformations qui ont modifié notre approvisionnement alimentaire. Nous avons dit à quel point il serait difficile de reconnaître la ferme moderne dans celle de l’oncle George. Nous avons dit aussi combien la disparition du peddler des fruits et légumes de Madame Martin laissait un vide dans la vie commerciale. Sans changer foncièrement de système économique, son évolution ne s’est faite que du point de vue du rendement quantitatif (à tous les niveaux) et non celui de la qualité. Ce déficit est irréversible mais aussi irrécupérable.
Le sympathique petit, tout petit, marché Saint-Edmond de Saint-Jean-sur-Richelieu mérite que je m’y arrête ce soir, me rappelant des évocations que le tableau 16 fait surgir de ma mémoire. Souvenir d’enfance, souvenir d’enfant? À l’époque, ce n’était qu’une leçon d’anglais de plus. Aujourd’hui, c’est tout autre chose. Toutefois, cette image kitsch n’a pas besoin qu’on s’y arrête, ni du point de vue esthétique ni du point de vue morale: l’acte économique reste - malgré la terminologie du capital et de l’intérêt, du prix et de la dépense, de la vente et de l’achat - un «troc» tout ce qu’il y a de plus classique. Les économistes ne remarquent jamais à quel point le capitalisme est plus près du troc primitif que le service et les ponctions féodales sur la production des serfs. Voilà pourquoi notre mentalité économique est si loin de celles des peuples qui sont restés avec le sentiment qu’«un service en attire un autre» plutôt que celui du «no money no candy», ou «they are no free lunch in America». Combien de monsieur Gagnon donnaient des bonbons aux enfants, gratuits, alors que le caissier du super-marché à de la misère à encaisser le déficit d’un cent dans son tiroir.
Montréal
6 juillet 2011
6 juillet 2011
Dans l'édition originale des images de John & Mary il y avait une section sur l'automne, les petits ramassaient des feuilles de toutes les couleurs. Est-il possible de me la faire parvenir? Merci à l'avance.
RépondreSupprimerMicheline Lalumière
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