Beaucoup de petits canadiens ont appris la langue seconde à travers un manuel intitulé Conversation anglaise (ou française) à l'aide de l'image, au cours de leurs études primaires. Ce volume contenait vingt-quatre leçons, toutes illustrées par un tableau. Tableaux qui nous font aujourd'hui rêver à notre enfance idéalisée.
Ces manuels, en circulation au Québec de la fin des années 40 jusqu'au milieu des années 60 du XXe siècle, sont passés dans la mémoire collective sous le sobriquet de John and Mary going to school. Leurs images respiraient le bonheur et la sérénité des Fifties et nous apparaissent comme un retour nostalgique à un monde sans préoccupation.
Vous reverrez donc ces tableaux, chacun accompagné d'un texte qui n'a plus rien à voir avec l'apprentissage de la langue seconde. Mais, à bien y penser, John & Mary peuvent encore nous apprendre certaines choses qui étaient contenues dans ces tableaux, et pourquoi pas un destin antithétique?

jeudi 7 juillet 2011

Christmas morning


CHRISTMAS MORNING

Le matin de Noël. Tel est le titre du tableau 17 de conversation anglaise. Soyez rassurés, je ne reviendrai pas sur mes Noëls d’antan. Seulement, autant le tableau présentant la ferme de l’oncle George s'inscrivait dans le cliché de la carte postale, autant le tableau 17 s'inscrit dans le cliché de la carte de Noël. Ces sous-produits kitsch des traditions épuisées appartiennent davantage à la culture anglo-saxonne qu’à la culture francophone ou latine. Inspirées des contes de Noël de Charles Dickens, même lorsqu’il s’agit du Noël d’une famille qui n’est certainement pas celle de Scrooge, c’est-à-dire la famille Martin, c’est l’esprit de Noël de Dickens qui ronfle devant le feu de foyer du tableau.

On a écrit des thèses sur le rôle que joue Noël dans l’œuvre de Dickens. Tandis que papa et maman regardent à la dérobée, cachés par  le rideau, le tableau nous présente un autre angle du living room qui semble peut concorder avec celui du tableau 11! C’est ici que Dickens vient bouleverser la perspective des dessinateurs du manuel conversation anglaise. Son esprit envahit, comme celle d’un fantôme, la scène où les enfants, à leur lever, le matin de Noël (ils n’auraient donc pas assisté à la messe de Minuit?), découvrent les jouets accumulés sous le sapin. L’anachronisme s’arrête là toutefois, car ces jouets sont bien ceux des Fifties et non les humbles jouets du XIXe siècle. Ils sont étalés, ici, sur le tapis, encerclant le sapin et la crèche, seule symbole religieux de la fête. L’aspect hétéroclite de l’énumération laisse plutôt pantois: colis non encore déballés, éléphant sur roue que l’on tire avec une corde, la poupée dans les bras de Mary, un tambour, une boîte surprise (jack in the box), enfin un superbe train électrique avec gare et aiguillage, un cheval tirant sa carriole vide et le bel avion (militaire, à spécifier) que tient, avec un regard ébahi, le petit John. Bref, c’est le bonheur sur terre.

Cette «carte de Noël» que traduit la poétique du tableau 17 était des plus courantes. Se souhaiter joyeux Noël et Bonne Année n’est pas évident. Nous le voyons aujourd’hui où la tendance se perd, d’une part noyée dans le consumérisme de «la période du temps des fêtes», d’autre part par la solitude qui isole les individus des uns des autres, réduisant les souhaits à une simple convenance. Prendre le temps, un dimanche après-midi du début décembre, pour étayer les cartes de souhaits et les distribuer entre nos connaissances, éviter de répéter deux années de suite la même carte, faire en sorte que la carte n’apparaisse pas insultante pour les récipiendaires (ma mère détestait recevoir une carte de Noël présentant des chandelles allumées!), faire en sorte de bien soigneusement éviter d’oublier un parent, un ami, cela demandait du temps, coûtait de l’argent, exigeait un surplus d’âme que ne nécessite  pas une poignée de main au hasard.

Dans les Fourties, les Fifties, et encore dans les Sixties, la tradition anglo-saxonne été adoptée depuis longtemps par les Canadiens Français. Les cartes s’achetaient en séries, dans des boîtes aux différents modèles. Certaines étaient particulièrement dessinées pour les enfants, d’autres pour les adultes. Des Père Noël, des lutins, des traîneaux remplis de cadeaux s’adressaient aux enfants; des thèmes religieux, familiaux, des paysages d’hiver aux adultes. Certaines cartes se voyaient saupoudrer de cristaux pour donner l’impression du givre. D’autres étaient très colorées. D’autres, encore, plus sobre. Certaines étaient strictement religieuses, à l’opposé il y en avait toujours de plus en plus qui étaient laïques, commerciales. Les formules, banales, répétaient toujours les mêmes types de souhaits: santé et prospérité, bonheur et joies. Il y en avait pour Noël, d’autres pour la Bonne Année, enfin le combo des deux fêtes. Et comme l’Épiphanie et la Sainte-Famille étaient fêtées dans la même période, les vacances s’étiraient sur presque trois semaines. La période des fêtes, contrairement à nos jours, pouvaient s’étirer sur une longue période.

Si pour les femmes, c’était la période de la mangeaille; pour les hommes, c’était souvent l’occasion de beuveries. Les habitués des chantiers, des travaux saisonniers, du monde agraire en repos s'abandonnaient, de génération en génération, aux beuveries de gin, de brandy, de mixtes avec un pourcentage d’alcool comparable à la vodka. Les rasades se suivaient, l’une n’entendant pas l’autre, jusqu’à l’épuisement des facultés des noceurs. Puis, au réveil, sans prendre de café, ni de repas, la beuverie reprenait de plus belle. Il est difficile de s’imaginer l'endurance des estomacs et des foies qui absorbaient toute cette quantité de boisson! Et c’était ainsi, sans dérougir, pendant deux à trois semaines avant que la soif d’alcool ne s’épuise et qu’après un mixte de soupes, de conserves de spaghetti et d’autres produits mélangés, les hommes en viennent à se ressaisir et à reprendre le travail qui était le leur.

La période des fêtes était perçue, en général, comme un temps de délestage du travail, de l’école, des devoirs et des leçons, des obligations habituelles. Il y avait peu de gens seules à l’époque tant que chacun était inséré dans un réseau familial ou deux. Même les célibataires et les religieux avaient leur famille chez qui passer la période du temps des fêtes. C’était le temps des retrouvailles, des réconciliations, des pardons. Au-delà de l’Idéologique chrétien, il y avait ce symbolisme, autour de la naissance de l’enfant Dieu, que les irritants de ce monde pouvaient être surmontés (sens profond du mot «Noël»). Cette paix, parce que nous vivions en des temps constamment menacés du fléau de la guerre, n’avait pas de prix. Le temps des épreuves devait être tenu pour passé et l’importance de la qualité de la vie humaine la rendait précieuse aux yeux de tous et chacun. Alors qu’aujourd’hui, cette période, avec celle de la saison estivale, est l’une des deux où se tuent le plus de gens - surtout des jeunes gens - au volant de leurs autos sur les routes, à l’époque, elle se prêtait à un resserrement, suspendant les hostilités ou les rancunes. Il y avait bien des dérapages, entre les oncles, entre les tantes, entre les cousins, entre les frères et sœurs, mais rien de suffisamment sérieux pour que s’oublie l’essentiel du rite inscrit de la messe de Minuit à la fête des Rois.

Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui considèrent cette période comme insupportable en tous points. L’interruption de la banalité quotidienne devient un traumatisme psychologique. On n’hésite pas à retourner au travail dès le lendemain de Noël ou du Jour de l’An. Certains magasins ont été un temps ouverts, même les jours de fêtes! Il a fallu des pressions sur le gouvernement du Québec pour que Noël et le Jour de l’An redeviennent journées fériées. Beaucoup subissent la période du temps des fêtes comme un fardeau désagréable. Les voyages en famille sont un long calvaire. Les familles éclatées se dispersent entre pères et mères divorcés ou remariés. Les cadeaux sont devenus l’ultime incitation à garder les jeunes à la maison pour le jour de fête, et encore ne restent-ils pas toute la journée. Les coûts pour un Noël sincèrement et sérieusement fêté (achat du sapin de Noël, des décorations, de la couronne à la porte, des crèches et des villages, etc.) sont de plus en plus exorbitants. Voici, en plus, les listes de cadeaux préparés pour chacun des individus. Le temps des bas de Noël où l’on déposait pommes et oranges est passé depuis longtemps. Fête évoquant la simplicité par cette seule présence de la crèche, Noël est un nœud complexe d’attentes et de déceptions.

Comment s’en étonner? La décléricalisation contenait en elle-même la déchristianisation, et par le fait même on alla jusqu’à évoquer les fêtes païennes du solstice d’hiver pour justifier les rencontres festives de la fin décembre. Toute la peine du monde frappe les membres des familles divorcées, les célibataires isolés, les veufs et les exilés. Noël est devenu synonyme de supplice, de tortures morales insupportables. La tristesse l’emporte, d’une manière ou d’une autre, sur les réjouissances traditionnelles. Les vœux pieux renouvelés chaque année de dé-commercialiser Noël échouent à parvenir à surmonter la grande vague du Boxing Day, le lendemain de Noël, où des vagues de consommateurs se précipitent pour dépenser leurs cadeaux de Noël ou procéder à des échanges dans tous les magasins. C’est l’une des journées les plus rentables de l'année pour le commerce en tous genres!

Nous comprenons maintenant pourquoi la tradition des cartes de Noël tend à disparaître. Le téléphone, le courriel électronique, la caméra vidéo à transmission instantanée, valent mieux que les bonnes vieilles cartes. Malheureusement, on dit rarement ce que la pudeur levée nous permettait d’écrire dans une carte de souhaits. La mécanisation des moyens de communication permet de conserver le discours de façade. On souhaite les meilleurs souhaits à ceux que nous haïssons pour tuer. L’hypocrisie a trouvé d’autres voies par où s’exprimer. Cela aussi contribue au cynisme et à la tristesse que l’époque tend à accroître parmi les individus.

Noël, une catastrophe à l'ère de la post-modernité? Sans doute. Mais surtout un aboutissement d’une longue évolution qui, déjà au temps de Dickens, commençait à se manifester et dont le personnage de Scrooge était le protagoniste. Les affaires ont priorité sur les affects. Si le cauchemar ramène Scrooge à de meilleurs sentiments face aux souffrances du pauvre Tiny Tim, c’est là un tour de passe-passe de l’auteur. C’est la conscience malheureuse, la conscience coupable de tout capitaliste affairiste devant les exigences du mode de production qui lui impose de ne pas sacrifier une seule journée, une seule dime, à la misère humaine. Cette conscience malheureuse finira par l’emporter, car le cauchemar de Scrooge trouve son inversion dans celui de son employé et de sa famille qui «rêvent» que le vieillard arrive avec la dinde de Noël pour toute la famille et l’argent pour permettre de sauver et de guérir le jeune garçon. Ce renversement, du rêve à la réalité, n’est que de la poudre aux yeux qu’on appelle la bienfaisance. Le lendemain de la journée, l’impératif économique reprendra ses droits et la conscience malheureuse retrouvera son indifférence de tous les jours. En peu de temps, le rêve s’évanouira et les traitements du pauvre Tiny Tim seront finalement interrompus faute de paiements …jusqu’aux prochains remords, à la prochaine fête de Noël, dans un an!

Aujourd’hui, si je m’en tiens au Québec, le gouvernement rabat sa responsabilité face à la justice sociale à la solution P.P.P. partenariat privé/publique, ce que représente la bienfaisance, la charité des Chagnon, Jean Coutu et autres millionnaires de la business qui fournissent des «petits déjeuners» aux enfants avant d’aller à l’école (que mangent-ils pour déjeûner les fins de semaine?), la clinique du bon docteur Julien reprend la charité de ces médecins qui soignaient jadis sans être rétribués par les pauvres, au temps où l’assurance-maladie n’existait pas encore. La guignolée des média, j’en ai parlé, passons outre. Et combien d’autres opérations de charité médiatisées et présentées comme des interventions individuelles essentielles face à l’incurie de l’État à résoudre un problème qu’il ne veut pas résoudre - celui de la justice sociale -, permet de renouer avec une idée du Noël traditionnel avec laquelle la réalité n’a jamais eu affaire. Noël n’a jamais signifié l'occasion d'accomplir un acte de charité à la Perrichon.

Devant ces mutations de l’esprit du temps des fêtes, nous sommes impuissants à changer le cours pris par la tristesse dont se revêt Noël. Sans doute le décor naturel y est-il pour quelque chose aussi. Ne pensons plus à cette neige d’antan avec laquelle John, Mary et leur cousin (?) faisaient un gros bonhomme de neige à l’image du père Martin. Les pluies verglaçantes, les redoux et les chutes drastiques de températures, exercent des variations qui entraînent avec elles les tempéraments. Le sapin n’est plus dans la forêt à proximité, il est déjà entreposé dans un Canadian Tires ou quelque autre quincaillerie de centre d’achat. Les décorations se vendent en série dans les Dollorama ou les Villages du dollar. Les jouets sont devenus des jeux vidéos où de poursuivants, les enfants s’identifient à des personnages poursuivis dans des décors fantastiques semés de pièges en 3D. La violence et l’érotisme ont remplacé, très jeune, l’avion de guerre et le train de marchandise de John. La poupée de Mary n’intéresse plus les petites filles depuis que Barbie et Ken sont devenus, depuis les Sixties, les poupées sex-symbols que l’on peut habiller et déshabiller sans gêne ni pudeur. Il n’y a pas jusqu’au jack in the box qui n’ait appris les mots grossiers et cyniques de Krusty, le clown gambler et érotomane de la populaire série-télé The Simpsons. La musique adoucissait les mœurs se plaisait à dire Voltaire: avec la musique électronique, les rythmes obsessionnels du slam, ses rimettes plates, le bruit qui a remplacé l’harmonie, comme le crû le cuit, la régression n’apparaît jamais aussi belle qu’en ce temps de Noël.

Il reste bien les choux que l’on colle sur le papier d’emballage des cadeaux, les ficelles de couleurs qui ceintures les boîtes, les motifs enfantins dessinés sur ces papiers, ces interminables feel good movies que l’on passe et repasse, chaque année, sans arrêt sur toutes les chaînes de télévision, les chorales qui entonnent le Joyeux Temps des Fêtes. Les crooners n’ont rien perdu de leur popularité. Et les mille et une versions de Christmas Carol de Dickens, bien sûr. Après le Père Noël, la Mère Noël, le petit renne au nez rouge, on a ajouté d’autres personnages, moins connus jusqu’à une certaine époque, dans l’almanach des pitres de Noël: le bonhomme de neige Frosty déjà mentionné et le Grinch, version «verdâtrisée» de Scrooge. Comme on l’aura constaté, on tourne en rond, épuisant l’esprit de Noël de Dickens jusqu’à ses multiples sous-produits commerciaux.

Mais les cartes de Noël se font plus rares. On en envoie, dessinées à l’infographie, par courriel et dans les réseaux sociaux: Twittez avec le Père Noël en bobettes; Facebookez en vous faisant passer pour un lutin du pôle nord; googlez une photo des gros seins de votre blonde ou le pénis bandé de votre petit copain à vos amis (mais pas à vos parents); envoyez, par Flicker, la liste de vos cadeaux afin de faire rougir d’envie vos copains ou copines d’école. Rien de tel que de rendre malade de jalousie les autres en attendant de se rassembler, dès 6 heures le lendemain matin de Noël, à la porte du Futurshop, qui ouvrira à 1 heure pour le grand Boxing Day. Il est d’ailleurs symptomatique que ce mot n’apparaissait pas parmi le vocabulaire rattaché au tableau 17. Au temps de John & Mary, les lendemains de Noël étaient des jours fériés pour dormir et digérer. 

Encore là revient, toujours obsédante, cette question, cette problématique: devons-nous ou pas regretter le temps de John & Mary comparé au nôtre, en 2011? Le rapport à la ferme indiquait la perte d’un esprit communautaire jadis lié par l’éloignement des établissements et les corvées familiales. Le rapport à la fête indique ici une déqualification où l’abondance des Fifties ne fait qu’annoncer la sur-consommation des décennies à venir. La quantité, la grosseur et les prix des cadeaux de John & Mary soulignent l’abondance dans laquelle baigne la famille Martin, qui était loin d’être celle dévolue à tout le monde. L’idéal de la carte de Noël Christmas morning est un idéal de famille riche qui peut se permettre de le traduire dans le réel, le concret; ou encore le rêve, jamais réalisé, des enfants pauvres qui apprenaient ainsi la leçon du temps des fêtes de conversation anglaise. Dans les deux cas, l’association de Noël se voyait liée au pouvoir d’achat, et par le fait même, à une économie qui n’aura pas tardé à corrompre tous ces rapports qui définissaient les liens interpersonnels de Noël par des relations sociales professionnelles ou économiques de convenance.

En ce sens, les Fifties resteront non pas la décennie de la nostalgie, mais la décennie de la prophétie.

Montréal
7 juillet 2011

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